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Comment accepter

son corps 

 tel qu'il est ?

 

Qu'elles soient grandes ou petites, minces ou rondes, musclées ou pas, les femmes ne sont jamais satisfaites de leur apparence. Pourquoi?

 

  

PAR MARIE-ANDRÉE LAMONTAGNE
 
Comment accepter son corps tel qu'il est?

 

Hélène, jolie brune dans la trentaine, entre dans la boutique et commence à faire son choix. Elle se dirige ensuite vers les cabines d'essayage. «Par ici», dit la vendeuse, en écartant le rideau, les bras chargés de vêtements. Hélène ne veut pas de la cabine qu'on lui propose. «Vous en avez une avec un miroir?» demande-t-elle. Elle a de la chance. L'une de ces cabines, visiblement les premières à être choisies par les clientes, vient de se libérer. Elle s'y enferme. Commence alors le supplice. 

Elle se regarde dans le miroir tout en faisant valser, sous les néons, les pulls, les robes et les chemisiers. Hélène est une juge impitoyable... et une jeune femme accablée. Pas assez grande, pas assez de poitrine, trop de hanches, fesses qui manquent de fermeté, taille enveloppée... La liste des reproches envers le corps malaimé est longue. Ces derniers sont pourtant souvent sans fondement réel ou pour le moins déformés. Comme lorsque nous écoutons un enregistrement de notre propre voix. Nous ne nous reconnaissons pas, même si l'appareil a capté notre voix objectivement, telle que tout le monde l'entend. 

Annette Richard est psychologue. «Aujourd'hui, les femmes qui ne sont pas préoccupées par leur poids et la forme de leur corps représentent l'anomalie sociale», affirme-t-elle. La diététiste Louise Lambert-Lagacé abonde dans son sens. «Huit femmes sur dix se disent insatisfaites de leur corps», écrit-elle en guise d'accompagnement au récit émouvant qu'Annick Loupias, longtemps boulimique, a fait paraître il y a quelque temps (La tortue sur le dos – Ma lutte contre la boulimie, Éd. de l'Homme). 

 La boulimie, et son opposé, l'anorexie, ne sont que les extrêmes maladifs d'une série d'agressions contre le corps dont les femmes se sont fait une spécialité: séances de gym qui tournent à la séance de torture, pilules amaigrissantes, substituts de repas, crèmes antirides, régimes miracle, chirurgie esthétique. Tout est bon à mettre en pratique (à consommer, surtout) lorsqu'on veut obtenir le corps parfait que la société nous invite à avoir, à grand renfort de pubs et d'images scintillantes.
 
 
                     
                                Rudolph Kremlicka 
 
 
  
Le corps parfait
 

Ce corps existe, comment en douter? Il s'étale tous les jours dans les pages des magazines, à la télé ou sur les écrans de cinéma. C'est celui des Claudia Schiffer, Nicole Kidman et autres déesses. Mais être une déesse est-il à notre portée? Mélanie, 21 ans, qui a des traits harmonieux, un corps jeune et ferme, ne le croit pas: «Je n'aime pas mon corps. Pour nous, les jeunes, l'apparence physique est très importante, moins à cause de la mode ou du cinéma que du regard que les gars portent sur nous. Eux, ils trouvent que Britney Spears est une belle fille! À partir de là, comment faire pour leur plaire? C'est perdu d'avance!»

Au chapitre de l'apparence, si les femmes sont plus fragiles que les hommes, les jeunes filles, qui n'ont pour tout bagage que leur inexpérience, sont particulièrement vulnérables. Annette Richard cite des études nord-américaines selon lesquelles 80 % des filles âgées de 18 ans ont déjà suivi un régime amaigrissant et 60 % d'entre elles en ont suivi un dès l'âge de 13 ans. Leur corps, croient-elles, est leur seul atout. Quant aux raisons qui expliquent la plus grande sensibilité des femmes au culte de l'image, elles découlent du fait que le corps est au centre de leur existence, explique la psychologue. D'abord parce que les femmes enfantent, mais aussi en raison de leur sexualité et des soins qu'elles dispensent aux enfants. Tout passe par le corps, chaque fois. Faut-il s'étonner, après cela, que les femmes en fassent la grande affaire de leur vie? Doivent-elles se rendre malheureuses pour autant? La plupart ne sont ni grosses, ni trop petites, ni sans poitrine. D'où viennent cette insatisfaction généralisée et cette distorsion dans la perception que nous avons de nous-mêmes? 

La psychanalyste Marie-Claire Lanctôt Bélanger s'est beaucoup intéressée à la question de l'identité féminine. Tout se joue, estime-t-elle, dans le regard que la mère pose sur sa petite fille. Que voit celle-ci dans les yeux de sa mère? Qu'elle n'est qu'une petite fille, précisément, ce qui veut dire, selon la psychanalyste, qu'elle ne pourra jamais satisfaire entièrement sa mère, puisque celle-ci mène sa propre vie, notamment avec le père. Le petit garçon est confronté à une séparation semblable d'avec sa mère, mais il comprend aussi très tôt qu'il appartient à un sexe différent et se tourne alors vers un autre modèle pour construire son identité.

Entre la mère et sa fille, en revanche, l'effet miroir joue, et souvent de manière insatisfaisante. C'est donc à partir de ce manque, de cette déception fondamentale, que se construit l'identité des femmes. C'est le regard décevant de leur mère qui hante celui que les femmes portent sur leur propre corps. Et c'est la rivalité entre la mère et sa petite fille que certaines femmes rejouent entre elles, une fois rendues à l'âge adulte. 

Voilà pourquoi – les gens de la mode vous le diront – même les plus ravissants modèles, à qui on prête pourtant un corps de rêve, trouvent toujours que quelque chose cloche en elles. «C'est sûr que les mannequins ont un sentiment d'insécurité par rapport à leur corps», commente Anthony Mitropoulos, styliste et adjoint au rédacteur en chef mode à ELLE QUÉBEC. «C'est humain. Pour les mannequins, le corps est un outil de travail. Et plus elles avancent dans ce métier, plus elles doivent viser la perfection.» En clair, cela signifie être très grande et très mince. 

Un mannequin, estime-t-on, a un poids inférieur de 15 à 18 kilos à celui d'une femme normale. Certaines ne s'y trompent pas. «Les filles des magazines ne sont pas belles, affirme Angélique. Elles ont un beau visage, d'accord, mais leur corps est squelettique. Je ne les envie pas. Il faut des formes pour être une femme!» Cette jeune femme pourvue de jolies rondeurs avoue avoir suivi un régime à 20 ans car elle considérait qu'elle avait 10 kilos en trop. «Mais aujourd'hui, la santé – celle du corps et celle de l'esprit – est la chose la plus importante à mes yeux. Certains jours je me trouve belle, d'autres non. Cela varie selon mon humeur et, parce que je le sais, je ne m'en fais pas trop avec mon corps.»
 
 
                  Egon Schiele femme demi nu 1911 378x575 Egon Schiele dans la photographie de Joseph Cardo
                   Edgon Schiele 
 
 
 
 Des femmes raisonnables
 
 
Est-ce là de la sagesse? Paradoxalement, cette attitude raisonnable, faite de distance critique et d'attention à soi, serait plus répandue que ne le laissent supposer les enquêtes statistiques. Après 25 années de pratique, Louise Lambert-Lagacé voit de plus en plus de patientes qui s'estiment satisfaites d'avoir atteint leur poids-santé et qui veulent en rester là. «On s'est fait beaucoup d'illusions sur la capacité du corps à changer de forme, mais je crois que les femmes deviennent plus sages. Elles sont de plus en plus nombreuses à avoir retrouvé le plaisir d'entretenir un rapport sain avec la nourriture.» 

Designer de maillots de bain chez Lili-les-Bains depuis 10 ans, Louise Daoust partage cet optimisme. «Je vois des signes encourageants chez les femmes de 35-40 ans, qui s'acceptent plus facilement et qui ont compris que l'humour aide à détendre l'atmosphère. Mais il reste encore du chemin à faire. Et il est important que ces femmes aient une image positive de leur corps pour que la génération suivante soit encore plus forte.» Ainsi prendront-elles davantage leurs distances avec un idéal de beauté fabriqué de toutes pièces. Car tous les pros le disent: une équipe complète est à l'oeuvre derrière le corps réputé parfait d'un mannequin. Décor, éclairages, maquillage, poses, chaque détail est soigneusement étudié. Et si malgré tout une imperfection surgit, l'ordinateur vient à la rescousse et reconstruit le rêve. 

 La plupart des photos qu'on trouve dans les magazines, particulièrement celles des annonces publicitaires, sont en effet retouchées. «C'est aussi le cas à ELLE QUÉBEC», explique Denis Desro, rédacteur en chef mode de cette revue. «D'ailleurs, les retouches ont toujours existé. C'est la façon de les exécuter qui a évolué. Avant, on les réalisait au pinceau, puis on est passé au air brush et aujourd'hui on utilise l'ordinateur. On fait aussi plus de retouches parce que les photographes ne passent plus autant de temps qu'avant à régler les éclairages pour obtenir une photo parfaite. Les pellicules sont également devenues extra performantes et mettent en évidence des détails invisibles à l'oeil nu.» 

«On achète des magazines pour rêver, poursuit Anthony Mitropoulos. Si on veut voir la réalité, on achète le journal. Un magazine est conçu pour nous faire oublier la vie quotidienne.» Et pour fixer, un temps, les normes de la beauté. Mais en dépit de la volonté de certaines publications de décliner la beauté féminine dans toute sa diversité, le modèle idéal actuel ne s'éloigne guère de la Barbie (taille fine, poitrine généreuse et ferme, longues jambes), et il a été récemment teinté d'un look guerrier à la Lara Croft (ventre plat, lèvres charnues, corps tout en muscles). 

Tant pis si une taille fine et une poitrine pulpeuse ne peuvent pas être réunies à l'état naturel et ne sont possibles que chez les poupées en celluloïd: la chirurgie esthétique comblera l'écart.
 
 
                       
                                              Gehel 
 
 
 
 
 
Riches et belles
 

L'ethnologue Suzanne Marchand, auteure de l'essai Rouge à lèvres et pantalon, voit approcher avec effroi le moment où la chirurgie esthétique sera le critère déterminant pour distinguer les riches des pauvres. Au 19e siècle, explique-t-elle, les pauvres, qui travaillaient en plein air, étaient bronzés, et les riches se reconnaissaient à leur peau blanche. À présent, la situation est inversée. Les riches peuvent s'offrir des vacances dans le Sud et en revenir bronzés. La peau blême devient donc synonyme de pauvreté. 

De nos jours, la minceur est un signe de richesse, puisqu'elle est souvent le résultat d'une saine alimentation, de séances de gym, de loisirs et d'un certain niveau d'éducation qui vont de pair avec le niveau de vie. 

Et voici qu'apparaît la chirurgie esthétique. Les opérations de cette spécialité étant coûteuses, elles deviendront de plus en plus un signe de distinction sociale. Le remodelage du nez ou la liposuccion appartiennent aux riches. L'ennui, c'est que les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des espérances, et que le bistouri du chirurgien coupe et refait souvent les corps et les visages à partir d'un même patron, celui de la mode et du cinéma. «Ce modèle de beauté unique n'est pas sain, met en garde Suzanne Marchand. Il est faux de penser que chacun peut être un athlète olympique, pourvu qu'il s'entraîne. Il en va de même pour le corps, en dépit de l'engouement suscité par la chirurgie et de ce que voudrait nous faire croire la publicité. Mais on peut résister aux pressions sociales, en s'inspirant des mouvements prônant la simplicité volontaire ou la conscience écologique, et se dire qu'on ne marche pas dans cette histoire-là.» Ce discours de la résistance, ajoute-t-elle, est d'ailleurs en train d'être récupéré par les fabricants de produits cosmétiques, dont les réclames font de plus en plus appel aux notions d'équilibre et de bien-être, en plus de celles de la jeunesse et de la beauté. 

«Résister à la dictature de la beauté, c'est un principe important à mes yeux, confie Maria, 36 ans. Je ne veux pas me laisser aspirer par ce tourbillon insensé du toujours plus mince, plus ferme, plus lisse, plus jeune. Du coup, j'ai développé une espèce d'hygiène de vie qui m'en préserve. Je ne me maquille pas tous les jours afin de continuer à me reconnaître au réveil, sans fard ni artifices. J'observe mon corps et j'essaie d'en accepter l'évolution pour ne pas me réveiller, à 60 ans, complètement paniquée par des seins tombants et une peau flétrie. Quand le dentiste me propose de me blanchir les dents ou que le coiffeur veut me faire des mèches, je me questionne sur la nécessité de ces transformations: vais-je vraiment être plus heureuse avec des dents plus blanches? Et puis je ne laisse personne, et surtout pas mes amoureux, me faire des remarques fallacieuses sur mon “petit ventre”. Car j'estime qu'aimer quelqu'un, c'est l'accepter tel qu'il est. Sans compter que le sentiment amoureux n'a rien à voir avec le tour de hanches ou la coupe de cheveux.»
 
 
 
picasso la femme nue
                                             Picasso 
 
 
 
 
Comment aimer son physique?
 

Jeune mère enthousiaste, Anne vit en paix avec son corps. Certains événements surviennent en effet dans la vie d'une femme et changent la perception qu'elle a de son corps. «Pour ma part, précise Anne, ç'a été la grossesse, dont je suis à peine sortie. J'étais bien alors dans mon corps, et je me trouve encore bien avec lui. La séduction est toujours présente, mais le bien-être est devenu important.» 

Grossesse, distance par rapport aux diktats de la mode, écoute de soi: à chacune de trouver la manière d'aimer son corps. Mais les spécialistes sont unanimes: l'équilibre et le bien-être passent d'abord par une plus grande conscience de son corps, saisi dans sa réalité, et non dans le fantasme tel que le montrent le cinéma et la publicité. Julie Rivest est massothérapeute et voit chaque jour défiler toutes sortes de femmes. Certaines sont jolies et mal dans leur peau, et d'autres, qui ont subi l'ablation d'un sein par exemple, se présentent sans complexe. 

La réalité du corps et la vision de soi empruntent souvent des chemins séparés. «Ce ne sont pas toutes les femmes qui ont une perception juste d'elles-mêmes, explique Julie Rivest. Pourtant, on ne peut avoir un rapport détendu avec son corps qu'à condition d'être réellement en contact avec lui.» Bref, se laisser toucher pour mieux se connaître. 

 
«Il existe plusieurs façons d'appréhender le monde», renchérit Mylène Roy, chorégraphe, journaliste, et bientôt prof de yoga. «Moi, c'est par le corps. Je ressens un immense plaisir à bouger. Ainsi, quand je ne vais pas bien ou que je me sens vulnérable, j'ai l'impression de disparaître physiquement. C'est le signal de mon mal-être. Pour m'en sortir, je dois sentir de nouveau mon corps exister, mais cette fois de l'intérieur, ce que le yoga me permet précisément de faire.» Interrogée sur la façon de se réconcilier avec ce corps, elle répond: «Il faut bouger pour se sentir bien. Se constituer un bagage de sensations: sentir son corps dans le mouvement, entendre sa respiration, apprendre à toucher les êtres et les objets. Ce faisant, l'image idéalisée du corps devient insignifiante. Elle ne fait pas le poids.» 

Et le regard des hommes? En définitive, n'est-ce pas aussi ce regard, surtout s'il est rempli de désir, qui nous fait nous sentir belles? L'écrivain français Richard Millet, qui accorde une place prépondérante aux femmes dans ses romans, le dit très bien: «Ne soyons pas naïfs, la beauté physique n'existe vraiment que sous l'oeil du désir. Elle a ensuite besoin d'être mise à l'épreuve de la parole, de l'échange, des situations amoureuses, d'un contexte qui la sert ou la dessert. Les femmes sont plus indulgentes pour les défauts physiques des hommes que le sont les hommes pour ceux des femmes. En revanche, elles sont impitoyables envers leur propre corps. Le regard n'est jamais juste en cette matière. Il est l'injustice même. Seul l'amour partagé le rend équitable.» 

En somme, la situation peut paraître désespérée dans la solitude d'une cabine d'essayage, mais tout s'arrange à deux. Jean-François, dans la jeune cinquantaine, a sa petite idée sur la question: «Au fond, si tant de femmes semblent détester leur corps, c'est bien pour que les hommes prennent le relais et l'aiment pour deux», lance-t-il en boutade. Il suffisait d'y penser. 


Article publié originalement dans le magazine ELLE QUÉBEC